Bisesero : l’ombre du COS et du 1er RPIMa

Par LUIGI ELONGUI

En 2010, dans La Nuit rwandaise n°4, nous faisions part du travail de Serge Farnel qui affirmait que sur les collines de Bisesero, les 13 et 14 mai 1994, des « Blancs » avaient participé au massacre des Tutsi réfugiés sur les hauteurs pour échapper aux tueurs. Ces « Blancs », venus en renfort des miliciens et des forces armées rwandaises, « parlaient français » selon les nombreux témoignages recueillis.

L’enquête de Serge Farnel aura donné lieu à moultes polémiques, sa méthodologie étant contestée par certains. Bruno Boudiguet est alors retourné sur les lieux, et les témoignages qu’il aura recueilli à son tour appuient ceux rapportés par Farnel. Il en est de même pour ceux réunis par Matjules, dont trois vous sont livrés ci-dessous.

En 2013, Jean-François Dupaquier [1] s’interrogeait sur l’action de Paul Barril et de son équipe de mercenaires français embauchés par le gouvernement génocidaire et présents au Rwanda durant le génocide : « Plusieurs d’entre-eux semblent s’être trouvés sur les collines de Bisesero à la mi-mai 1994 pour conseiller l’extermination des Tutsi qui s’y étaient rassemblés au nombre d’environ 50 000 et qui menaient une défense désespérée. »

L’identité de ces soldats, “Blancs” parlant français, n’est toujours pas connue aujourd’hui, 25 ans après le génocide des Tutsi.

S’agit-il, comme semble le penser Jean-François Dupaquier, de l’équipe recrutée par Barril ou un autre “corsaire de la république” lié à l’armée française, comme Bob Denard, dont l’association Survie aura révélé qu’il était également présent aux côtés des génocidaires en 1994 ?

Ou l’engagement, très voyant, de ces barbouzes françafricains aurait-il pour fonction de dissimuler la participation directe de l’armée française ?

Et si ces militaires « blancs » du 13 mai 1994 étaient des artilleurs du DAMI issus du 1er RPIMa et appartenant aux forces spéciales réunies dans le COS, à l’époque sous commandement de Jacques Rosier, celui-là même qui, fin juin, laissera pendant trois jours les rescapés du 13 mai se faire massacrer sous les jumelles de ses hommes...  

Les 13, 14 et 15 mai 1994 à Bisesero, dans les collines de l’ouest du Rwanda, près de la ville de Kibuye, plus de quarante mille Tutsi auront été massacrés à l’arme lourde et à la machette par les forces gouvernementales, accompagnées par les miliciens Interahamwe, de nombreux paysans. Ils auraient été assistés de quelques dizaines de soldats « blancs », « parlant français », des techniciens.

La participation directe de ces derniers – des artilleurs maniant la mitrailleuse et des canons de 105 mm – à l’un des épisodes les plus sanglants du génocide des Tutsi, et les questionnements sur leur identité, ont été l’objet des ouvrages de Serge Farnel et Bruno Boudiguet [3].

Suivant leurs traces, Matjules, militant engagé dans la recherche des responsabilités de la France dans le génocide et promoteur du Collectif des innovations et illuminations politiques [4], s’est rendu au pays des mille collines en décembre 2014 et y a rencontré certains des rescapés du carnage.

Selon les témoignages recueillis par Serge Farnel et Bruno Boudiguet, des « Blancs » sans uniforme étaient opérationnels avec les bourreaux de ce qui a été qualifié comme le « ghetto de Varsovie rwandais », « le plus grand et le dernier massacre de masse du génocide ».

Les entretiens inédits de Matjules avec les rescapés, dont nous reproduisons ci-après des extraits, sont focalisés sur la présence de ces artilleurs « de type européen ». L’intention étant de réunir de nouveaux détails sur le rôle et l’identité de ces « mystérieux » tueurs. Et aussi de battre le rappel d’un épisode si terrible qu’il risque fort d’être refoulé de la mémoire collective.

Car lorsqu’il s’agit de Bisesero – dans la plupart des travaux et des débats des chercheurs, journalistes, analystes et historiens qui se sont penchés sur le dernier génocide du 20e siècle – on se réfère toujours aux tueries du 27-29 juin, et à l’attitude considérée comme « ambigüe », voire « coupable », des militaires français de l’opération Turquoise sur place, manifestement coupables de non-intervention.

 

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Cet article a été écrit par Luigi Elongui et publié en 2020 dans le dernier numéro de la revue "La nuit rwandaise"

"J'aurai passé des années douloureuses à constater toutes les tentatives imaginables pour faire taire la parole des rescapés dont j'ai recueilli les témoignages, que ce soit par des attaques contre ma personne, des calomnies contre eux ou moi, des mensonges. Que m'importe aujourd'hui, dès lors que l'Histoire est posée."
Serge Farnel

« La vérité traverse l’épreuve du feu sans se consumer. »
Proverbe rwandais