L’Humanité

 

Par Bruno Boudiguet et Serge Farnel.

Bernard-Henri Lévy a, dans un récent « bloc-notes » paru dans Le Point, tenu à réagir à la polémique récente sur le rôle de la France au Rwanda il y a vingt ans : « Tout ce faisceau d’erreurs et de fautes ne fait pas une ’’participation’’ au génocide. Et on ne peut évidemment pas dire que l’armée française ait eu une implication ’’militaire’’ dans les tueries. Mais que la France ait eu une responsabilité politique et morale dans cet enchaînement de monstruosités hélas prévisibles, c’est l’évidence. » Ces paroles font directement écho à celles du chef de l’État rwandais Paul Kagame qui, peu avant la vingtième commémoration du génocide perpétré contre les Tutsis, fustigeait dans les colonnes de Jeune Afrique « le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même. » Il ajoutait : « Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite "humanitaire sûre", mais aussi acteurs. » L’accusation, qui évoquait la complicité en 2004, a donc monté d’un cran.

Comme il fallait s’y attendre, les responsables à l’époque de la politique française en Afrique, avec au premier chef Alain Juppé, hurlent à la « falsification de l’Histoire », Hubert Védrine allant jusqu’à juger ce type de réquisitoire « honteux et débile ». Le Premier ministre Manuel Valls a, quant à lui, considéré les accusations de complicité « injustes et indignes ». Certains éditorialistes de politique internationale sont montés au créneau : Frédéric Encel considère que parler de participation dans cette affaire serait « faux et insultant ». Bernard Guetta compare la thématique au fait de soutenir que la Terre est plate, allant pour sa part jusqu’à qualifier ces accusations d’« aberrations mentales ». Les arguments sont courts.

En 1998, la Mission d’information parlementaire avait donné le la en concluant pour ce qui concerne la responsabilité de la France au Rwanda à une « erreur globale de stratégie » ainsi qu’à des « dysfonctionnements institutionnels ». Certains de ses argumentaires, dès lors que l’on s’approchait trop des rives de la complicité voire de la participation, n’hésitaient pas à s’appuyer sur des affirmations invraisemblables. Exemple ? Des assistants militaires techniques français (AMT) sont restés au Rwanda au moment où le génocide allait entrer dans sa phase d’exécution, appuyant notamment les Forces armées rwandaises dans leur utilisation des armes lourdes, continuant par ailleurs de former des forces spéciales. Ils déclarent tantôt aux députés ne pas avoir connaissance de l’existence de milices au Rwanda, tantôt ne pas trop bien savoir ce qu’elles y ont fait, tantôt enfin que leur entraînement n’avait commencé que début 1994, ce qui est bien entendu un épais mensonge.

La théorie du lointain parrain qui de temps à autre regardait le Rwanda de derrière ses jumelles ? Paris, loin du cambouis ? En réalité, les diplomates et conseillers militaires de haut-vol présents avant le génocide rendent compte directement à l’Élysée, fief de la politique française extérieure. Ils sont au cœur d’un mécanisme génocidaire qui se met en ordre de marche. Ils travaillent en symbiose avec la dictature de l’ancien régime. Et leur doctrine antisubversive a pour corollaire la guerre totale, celle qui implique les civils. C’est écrit noir sur blanc et analysé dans « Une guerre noire » de Gabriel Périès et David Servenay. C’est dans ce cadre que des militaires français formeront des miliciens dans au moins une dizaine de centre d’entraînements.

Le rapport de la commission rwandaise, dite commission Mucyo, synthèse de plusieurs centaines de témoignages, a en 2008 dressé le tableau de la participation de la France au génocide pendant l’opération Turquoise : élimination directe de Tutsis, viols massifs ciblés sur les femmes tutsies, largage de Tutsi vivant d’hélicoptères français … Mais qui a vraiment lu ce rapport et argumenté de manière sérieuse sur son contenu ? On se sera contenté de tenter de le disqualifier en faisant croire qu’il aurait été fabriqué de toutes pièces pour donner le change à l’accusation lancée contre Paul Kagame pour sa prétendue participation à l’organisation de l’attentat du 6 avril, accusation depuis déconstruite aussi bien par l’enquête du juge français Marc Trévidic que par la rétractation du principal témoin sur lequel elle se fondait.

De 2009 à 2013, nous avons recueilli près de quatre-vingt témoignages confirmant la participation directe au génocide de militaires blancs, français pour un certain nombre de témoins, dans la préfecture de Kibuye, dans l’ouest du Rwanda. La question n’est ainsi pas de savoir si des Blancs militaires ont, oui ou non, directement participé au génocide. La réponse est oui, compte tenu du nombre important de rescapés et de génocidaires qui témoignent de leur participation au plus grand massacre de masse de ce génocide, celui qui fit quarante mille victimes civiles le 13 mai 1994 à Bisesero. La particularité de ces témoignages est qu’ils sont très nombreux à concerner un événement localisé de façon très précise aussi bien spatialement que temporellement, chacun d’eux en offrant un point de vue particulier. Rares sont les événements ayant pu être documentés de la sorte. Aussi la question est-elle ailleurs et concerne l’identité de ces soldats blancs, francophones, désignés comme Français par nombre de tueurs. Leur identité, mais aussi leurs liens avec l’Elysée.

C’est ce que le pôle génocide du TGI va maintenant être chargé d’investiguer, suite aux quatre plaintes que des rescapés de ce massacre ayant perdu leurs proches ce 13 mai 1994 nous ont demandé de déposer en France, ce qui sera fait très prochainement. Dès lors la justice française va se voir offrir l’opportunité de montrer sa détermination à faire toute la lumière sur une des accusations les plus graves concernant les autorités politiques et militaires françaises de l’époque. La France d’aujourd’hui n’a pas à endosser les crimes que d’autres ont commis en son nom il y a vingt ans jour pour jour.

Bruno Boudiguet, auteur de Vendredi 13 à Bisesero. La question de la participation de la France dans le génocide des Tutsis rwandais (Aviso, 20 mars 2014)

Serge Farnel, auteur de Bisesero. Le ghetto de Varsovie rwandais (Aviso, 13 mai 2014)

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