Les témoignages oubliés de la commission rwandaise

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Le récent rapprochement entre la France et le Rwanda s'appuie sur la promesse d'une recherche conjointe pour évaluer à terme la réelle implication de la France dans le dernier génocide du 20e siècle. Cette recherche a toutefois écarté au préalable un certain nombre de témoignages susceptibles d'impliquer trop directement des soldats français dans la perpétration du génocide contre les Tutsi du Rwanda.

C'est le cas des dizaines de témoignages recueillis par plusieurs enquêteurs et relatifs à la participation directe de soldats blancs (français pour certains témoins génocidaires) au massacre génocidaire anti-Tutsi du 13 mai 1994 sur les collines de Bisesero, rejet s'accompagnant de calomnies à l'endroit des enquêteurs et des témoins.

C'est également le cas du rapport Muse commandé par l'Etat rwandais qui n'a retenu qu'un certain nombre des témoignages recueillis par la commission rwandaise (dite commision Mucyo), faisant l'impasse sur d'autres. Le rapport de cette commission avait été publié quelques années plus tôt en 2008. On rappelle que cette commission avait en son temps été mise en place par l'Etat rwandais.

Voici, à titre de documentation et pour n'oublier aucun témoignage, un rappel de deux d'entre-eux ayant figuré dans le rapport Mucyo et dont le rapport Muse ne fait pas mention. Ce qui suit correspond aux notes prises au cours des auditions publiques. On trouve ces témoignages également dans le rapport Mucyo. A l'époque, la commission Mucyo avait été accusée de falsifier l'Histoire.

 

Les massacres des Bagogwe

16 décembre 2006 - Quatrième journée des auditions.

Le témoin Isidore est né à Cyangugu, au Rwanda. Il avait 20 ans en 1991, année à partir de laquelle il suivit, en tant que caporal de l'ancienne armée rwandaise, une formation au CECODO (Centre d'Entraînement de COmmanDO) de Bigogwe. Bigogwe est situé dans la commune de Mutura, région de Gisenyi. Ses habitants, les Bagogwe, sont assimilés aux Tutsi. Selon le témoin, de 1991 à 1994, une quarantaine de Français encadrèrent les soldats rwandais dans le camp de Bigogwe. C'est d’ailleurs par les soldats français qu'Isidore fut formé. Une formation donnée non en kinyarwanda mais en français, langue que le témoin affirma comprendre, mais avoir du mal à parler. Au programme, expliqua-t-il, le combat sans arme, ainsi que le maniement des armes que les Français ! leur fournissaient. Isidore précisa que « les Français nous ont montré comment fabriquer ce qu'ils appelaient ... », il s'interrompit, monta les yeux au ciel et prononça en français « grosse gourde ». Il garda les yeux fixés au plafond de la grande salle du Conference Hall et ajouta : « planter les clous ». Poursuivant sur sa lancée, en kinyarwanda, l'interprète continuant à traduire, Isidore expliqua alors que les Français leur avaient appris à fabriquer des gourdins à l'aide de bouts de bois sur lesquels ils plantaient des clous. Et de préciser que « chacun avait son propre style ». Le témoin enchaîna : « Les Interahamwe [milices civiles génocidaires] venaient également suivre une formation au camp de Bigogwe. » Isidore était jaloux des miliciens : « Ils avaient des GML (Grenade Multiple Launch) des lanceurs pour lancer les grenades. Nous, les soldats, ne recevions pas ce genre d'armes. Mais on nous en a fourni après. » Une fois les miliciens formés, les Français leur remirent des armes avant qu'ils ne quittent le camp. Un membre de la Commission demanda au témoin si les Français étaient conscients qu'ils formaient des personnes destinées à retourner dans la vie civile. La réponse d’Isidore fut affirmative, sans équivoque, le témoin ajoutant que, contrairement aux soldats des FAR [Forces armées rwandaises] qui étaient formés dans le camp de Bigogwe, les Interahamwe, eux, ne portaient pas d'uniforme militaire. Il précisa enfin qu' « il était clair que les Interahamwe, qui recevaient beaucoup plus d'attention que nous, n'allaient pas au front mais allaient tuer des civils. »

Isidore expliqua aux membres de la Commission qu'il leur arrivait de s'asseoir par terre, dans le camp, avec les Français, qui leur expliquaient qu'il fallait poursuivre le combat « tant qu'il y aurait encore des espions, des cafards, comme ils disaient ». Les Français leur racontèrent l'histoire du Rwanda, de leur propre pays ! C’est ainsi qu’ils apprirent de leurs tuteurs que les Tutsi auraient forcé, avec leurs lances, leurs grand-pères hutu à se lever ou encore, qu’ils auraient obligé ces derniers à leur amener de l'eau. À la question d'un commissaire, qui s'enquit de savoir si ces leçons étaient données directement par les Français, le témoin répondit : « Oui, ce sont les Français eux-mêmes qui nous les apprenaient. Pour ceux qui ne comprenaient pas, un Rwandais assurait la traduction. » Selon Isidore, les formateurs français leur racontaient que « les Bagogwe aidaient le FPR [Front patriotique rwandais] ». Un jour, les formateurs français leur expliquèrent que « la meilleure façon de mettre un terme à cela, c'était d'aller tuer les jeunes hommes bagogwe ».

C'est en mai et juin 1992 qu'eurent lieu les massacres de Bagogwe. Le témoin raconta être d'abord allé en reconnaissance, pour évaluer le nombre d'hommes et identifier les maisons où ils habitaient. Il s'agissait ensuite, toujours selon lui, de mettre en pratique ce qu'ils avaient appris au cours de la journée dans le camp de Bigogwe. « Le soir », expliqua-t-il à la Commission, « à partir de 18-19 heures, quand la nuit était tombée, tout ce qu'on avait appris pendant la journée, il fallait l'appliquer sur les Bagogwe. » C’est en ces occasions qu’Isidore appliqua les préceptes enseignés. « On y est allé avec les Français qui nous disaient que si nous ne les exterminions pas, ils continueraient à nous espionner. » Dix sections se rendirent chez les Bagogwe, chacune protégée par un Français avec l'aide de son « arme d'appui ». Isidore s'en tint à sa propre expérience : « Je suis allé dans une maison avec un sergent français. Un homme bagogwe en est sorti. Le Français lui a alors donné un coup de genou et m'a ensuite ordonné d'utiliser le gourdin. J'ai donc frappé le Bagogwe à la tête avec le gourdin. » « Que faisiez-vous des corps une fois qu'ils étaient morts ? », lui demanda un des sept commissaires. « On les laissait là et on partait », répondit le témoin. Isidore retournera chez les Bagogwe au moins trois fois et en tuera plus de dix. Après chacun de ces assassinats, les autorités diligentaient une enquête qui concluait invariablement à la responsabilité du FPR. « Cela avait été bien préparé par les dirigeants », assura Isidore.

Fin juin 1994, après le génocide perpétré à l’encontre des Tutsi auquel Isidore confessa avoir participé, la France se vit confier par l'ONU un mandat de protection des civils au Rwanda. C'était l'opération Turquoise qui devait, officiellement, protéger les Tutsi des massacres dont ils étaient les victimes.

« Le 25 juin, les Français sont arrivés », raconta le témoin ; « ils nous ont dit qu'ils étaient venus aider les Hutu car les Tutsi étaient en train de tuer. » Isidore explique que les soldats français disaient qu'il « fallait éliminer tous les espions et que c'était ainsi que nous allions gagner la guerre ». Isidore et ses collègues se sont alors fait remettre des armes par les soldats français. À tous ceux de la population locale qui ne savaient pas utiliser une arme, les Français remirent des machettes. « Elles étaient différentes des machettes traditionnelles », a-t-il constaté. « Elles étaient tranchantes des deux côtés et le manche était en plastique. [1] Grâce aux machettes », expliqua-t-il, « on pouvait débusquer les Tutsi. Quand on en trouvait, on les tuait et les soldats français étaient là et ne disaient rien. » Le témoin l'affirma avec force : « Si les Français n'étaient pas venus dans la zone Turquoise, beaucoup de Tutsi nous auraient échappé ». Isidore raconta ensuite qu'il arriva en un endroit où beaucoup de corps flottaient sur la rivière Rusizi. « Les Français se sont alors fâchés et nous ont demandé pourquoi on laissait ainsi les corps flotter. Alors », poursuivit-il, « ils ont pris des bateaux, sont allés agripper les corps inanimés et les ont éventrés avec des baïonnettes afin qu'ils coulent. » Turquoise fut aussi l'occasion pour les Français de demander à Isidore d'aller chercher des filles tutsi pour qu'ils puissent coucher avec elles. « La première fois », précisa-t-il, « je leur ai amené, au stade Kamarampaka où ils étaient installés, une fille de 14 ans ainsi qu'une autre de 15. Ils m’ont alors donné une ration de combat en récompense. Il y avait des sardines, des haricots et des macaronis. Également un petit foyer pour réchauffer la nourriture. » Un autre jour, Isidore leur amena une fille venue du camp de Nyarushishi, mais les soldats français ne voulurent pas le récompenser. « Alors je leur ai dit que s'ils ne me donnaient pas de récompense, je la tuerais. » Les Français lui répondirent qu'il n'avait qu'à la tuer. Ce qu’Isidore fit devant eux.

En juillet 1994, en raison de l'avancée des troupes de l'armée de Kagamé, les soldats français durent finalement quitter la zone Turquoise. Le repli se fit en direction du Zaïre (aujourd’hui République Démocratique du Congo). Il s'agissait alors, pour les soldats de Turquoise, de battre en retraite jusqu’à la frontière, en drainant avec eux la population et en poursuivant son entraînement, afin de reconquérir le Rwanda par la force le moment venu. Isidore affirma que « les Français disaient que ceux qui resteraient dans la zone Turquoise seraient dorénavant considérés comme des Inyenzi (des cafards) » et qu’ils leur ont demandé de détruire toutes les maisons avant de quitter les lieux. Puis il précisa qu'il a vu « les Français emmener les dirigeants hutu dans des hélicoptères afin de les exfiltrer du Rwanda ». Il insista : « Je les ai vus faire ! Ils les amenaient à Bukavu (dans l'ex-Zaïre) par hélicoptère. » D’après le témoin, arrivés au Congo, les militaires français formèrent à nouveau, non seulement les soldats, dont il faisait partie, mais aussi les miliciens Interahamwe qu'ils avaient réussi à récupérer. Il indique avoir vu des armes être déchargées des hélicoptères afin de réarmer tous ces gens. Les officiers français allaient ainsi confier leur tentative de reconquête du Rwanda à leurs amis et protégés qui venaient juste de commettre, avec leur aide directe, le génocide de près d’un million de civils.

[1] Un certain nombre de témoins des enquêtes sur la participation de Blancs au massacre génocidaire du 13 mai 1994 à Bisesero font état de l'apparition soudaine, le 13 mai à Bisesero, de ce type de machettes dans les mains de leurs bourreaux.

Notes du même témoignage prises par l'Agence rwandaise d'information

Je suis résident de la cellule Bureramana, secteur Mururu

Je vais démontrer la participation de l'armée française dans le génocide à partir de 1991.

J'ai été enrôlé dans l'armée de feu Habyarimana en 1991, et formé par les militaires français dans le camp de Bigogwe, dans la préfecture de Gisenyi. Lors de notre formation, nos instructeurs français nous ont transportés sur les lieux où habitaient les Tutsis Bagogwe et nous ont ordonné de mettre en pratique les leçons apprises pendant l'entraînement. Si on ne le faisait pas, on était censé en subir les conséquences, étant donné que ces Bagogwe envoyaient leur progéniture rejoindre le FPR-Inkotanyi (l’armée tutsie. Ndlr) en Ouganda. Les ordres étaient clairs : tuer !

Il arrivait même que nos instructeurs nous donnent l'exemple en nous montrant comment s'y prendre, ceci afin de nous ôter toute appréhension. Ces faits ont continué jusqu'en 1993, année où les Français ont commencé à former les Interahamwe (milices génocidaires hutues, Ndlr). Sur la fin de leur formation, ils reçurent de leurs instructeurs des fusils, des munitions et des grenades. Quant à moi, je suis parti du camp de Bigogwe le 6 février 1994, et suis rentré chez moi dans le cadre d’un congé annuel. J’y suis tombé gravement malade. Le génocide a débuté alors que j’étais toujours chez moi à Cyangugu. Je me suis retrouvé embrigadé dans les actes de génocide par les autorités locales de l'époque. Il s’agissait notamment du lieutenant Ishimwe Samuel, commandant du camp Karambo, du préfet Bagambiki Emmanuel, de Ncamihigo Samuel et d’autres.

Au mois de juin, les Français sont venus aider les Hutus, parce que les Inkotanyi venaient de démontrer leur capacité à vaincre le gouvernement intérimaire. Nous sommes allés les accueillir (les soldats français. Ndlr) au poste frontière de Ruzizi I. Aussitôt arrivés, ils ont commencé à nous distribuer du matériel, dont des fusils, des machettes et des grenades. Ils nous ont dit qu'ils étaient là pour nous aider à combattre et secourir les Hutus, et nous ont apporté du matériel. Ils nous ont ordonné de défricher les broussailles pour que nous puissions débusquer les Tutsis qui s'y cachaient. Les Tutsis qui étaient découverts étaient présentés aux militaires français qui, par la suite, nous donnaient la permission de les tuer. Ensuite, ils nous ont ordonné de jeter les dépouilles dans la rivière Ruzizi.

Peu après, les cadavres ont commencé à flotter sur la rivière. Les militaires français, commandés par un sergent de couleur de peau noire, qui était en charge du détachement de Mururu, nous ont réprimandé à cause de ces cadavres. Ils sont alors montés dans une barque et nous ont demandé de regarder comment on règle le problème des « flotteurs ». Ils ont alors éventré les cadavres qui, ainsi lestés, coulèrent à pic. Ils faisaient tout ça en nous prévenant qu’au-dessus de nous, il y avait des instruments (satellites, Ndlr) qui pouvaient nous photographier et découvrir les cadavres. Ainsi sommes-nous restés à collaborer avec les militaires français qui ne manquaient pas une occasion pour nous encourager et nous promettre que personne ne nous toucherait. Même les Inkotanyi ne pourraient rien contre nous. À cette époque, ils m’ont chargé de les approvisionner en femmes ou filles tutsies. Moi et mes compagnons allions chercher des filles dans le camp de réfugiés de Nyarushishi. Alors ils les violaient et lorsqu’ils en avaient fini, ils nous donnaient la permission de les tuer. Parmi les victimes, il y avait de jeunes adolescentes de 14 ans, voire plus jeunes.

Autre chose : les militaires français ont volé des véhicules qu'ils ont emmenés avec eux au Congo (République Démocratique du Congo, Ndlr). Au mois d'octobre, lorsque nous étions déjà réfugiés au Congo, les militaires français ont continué à nous former. Ils nous répétaient que nous n'avions pas perdu. Que notre statut de réfugiés n’était qu’un repli tactique et qu'ils allaient nous fournir les équipements militaires nécessaires pour que nous rentrions en force au Rwanda, ceci dans les plus brefs délais. C'est ainsi que les Français, en collaboration avec le Général Kabirigi, créèrent une force qui était censée s'infiltrer au Rwanda pour tuer les rescapés tutsis. Nous avons commencé nos opérations au Rwanda pour tuer les Tutsis. Nous ramenions parfois des Tutsis vivants qui étaient par la suite exécutés par les Français eux-mêmes. Au moment des faits que je relate, nous étions basés au camp Sayo, au Congo.

NB: en vérité si l'armée française n'était pas arrivée à Cyangugu, il y aurait eu moins de morts et plus de rescapés tutsis. Moi-même qui témoigne, je porte, sur la joue, la cicatrice d'une plaie causée par les Français pour le motif que je n'avais pas participé à une ronde nocturne qui devait empêcher les Tutsis de partir vers le Congo. En vérité, les militaires français m'ont fait faire beaucoup de mauvaises choses.

Par exemple: parmi les filles que j'ai citées plus haut, et qui ont été violées par les militaires français, je citerai Mukankusi. Après l'avoir violée, ils nous ont ordonné de la tuer.

À partir de 1991 jusqu'en 93, plus de 500 Bagogwe furent tués.

Le même témoignage dans les annexes du rapport Mucyo sous le pseudonyme M.

Mr M. est un prisonnier repenti et libéré provisoirement. C’est un ex -FAR recruté en mars 1991 au matricule 24058 dans le camp Karambo, à Cyangugu, qu’il a quitté la même année pour faire le Centre d’Instruction (C.I), qui auparavant était à Bugesera mais fut aménagé au camp Bigigwe pendant la guerre, et au Centre d’entraînement commando (CECdo), établi toujours dans ce camp. Originaire du district de Rusizi dans l’ex–préfecture de Cyangugu, il a été auditionné par la Commission parmi les témoins des faits en date du 14 décembre 2006.

Son témoignage porte sur la participation des militaires français dans la formation des FAR avec des milices, la distribution d’armes dans la zone Turquoise et dans les camps de réfugiés rwandais au Zaïre et les cas de viols à Cyangugu. « Dans nos entraînements, les militaires français nous apprenaient le maniement des fusils et nous apportaient des nouvelles armes, y compris le « machin gun ». Ils nous ont aussi appris à fabriquer ce qu’ils appelaient les gourdins avec des clous. Ces gourdins étaient communément appelés Ntamponganoyumwanzi et ont été beaucoup utilisés dans les massacres des Bagogwe qu’ils nous ont incité à tuer, les considérant comme des complices du FPR. Ils nous disaient que la guerre ne finirait pas si on n’ élimine pas les hommes et les jeunes gens des Bagogwe pour contrecarrer le recrutement du FPR. C’est dans ce cadre que dans l’ex-commune de Mutura à Gisenyi, nous étions avec pas moins de dix militaires français pour aller tuer les Bagogwe, chaque section étant commandée par un militaire français. Une fois, je suis allé attaquer une maison avec un sergent français. Lorsque nous sommes arrivés, j’ai frappé à la porte, un homme Mugogwe est sorti, le militaire français lui a donné un coup de judo qui l’a fait tomber par terre. Puis il m’a dit de le tuer avec un gourdin .Nous avons laissé le cadavre devant la maison et nous sommes partis. Les militaires français nous recommandaient d’utiliser les gourdins pour ne pas gaspiller les munitions. Avant chaque entraînement, ils nous enseignaient l’histoire du Rwanda. Ils insistaient sur la méchanceté des Tutsi envers nos grands-parents pour nous faire comprendre combien ils sont si mauvais. J’ai également vu des groupes d’Interahamwe qui étaient venu suivre la formation militaire au camp Bigogwe. Les militaires français leur ont donné la même formation que nous, après ils ont reçus les armes à emporter chez eux dont des ‘‘machine gun’’, des mitraillettes, les grenade multiple launcher (GML) pour lancer les grenades et autres armes. Eux aussi ont appris à manier les fusils, à combattre sans armes à fabriquer des gourdins et passer à travers les cordes. Quand je suis retourné en congé à Cyangugu, le 6 février 1994, je suis tombé malade, c’est ainsi que je suis resté chez moi jusqu’au moment du génocide. Entre temps j’ai été rappelé au camp militaire de Cyangugu pour former les Interahamwe à fabriquer les gourdins servant à tuer les Tutsi. »

Concernant la distribution d’armes à Cyangugu, il explique : « Les militaires français sont arrivés à Cyangugu le 25/6/1994, ont traversé la rivière Rusizi en disant qu’ils venaient sauver les Hutu. Dès qu’ils sont arrivés, ils ont dit au groupe d’Interahamwe, qui les a accueillis chaleureusement, qu’ils craignaient que ce soient les hutu qui se fassent tuer, et que s’il en était ainsi, la situation serait compliquée

Mais, puisque il s’agissait des seuls les tutsi qui étaient tués, il n’y avait aucun problème, car ils venaient protéger les Hutu et contrecarrer l’avancée du FPR vers Cyangugu. Immédiatement, après avoir traversé la frontière [arrivés dans la maison du colonel Simba], ils nous ont distribué des grenades, des fusils et des machettes à double tranchant. Nous étions un groupe d’Interahamwe et d’anciens militaires. Etant moi-même un ancien militaire, j’ai reçu un fusil L4, une grenade M28 et une machette. Ils nous ont ordonné d’aller aux alentours traquer l’ennemi, c’est-à-dire le Tutsi, qui se serait caché dans les buissons et de les tuer à la machette. Nous l’avons fait et, effectivement, nous avons tué des Tutsi qui s’étaient cachés dans les buissons. En plus, nous n’avions plus peur d’aller fouiller les maisons des gens étant donné que nous étions armés, chose que nous ne pouvions pas faire sans ces armes. […] Elles ont été utilisées pour tuer des Tutsi à la barrière de Gatandara et tout près de la rivière Rusizi où les cadavres des personnes tuées étaient jetés dans la rivière. J’ai moi-même tué deux personnes avec ces fusils au même endroit. De même, un certain Marcel, avec la machette qu’il avait reçu des Français, a tué un Tutsi qui s’était caché dans le buisson situé en bas chez Vuningoma. Par après, un groupe de militaires français s’est alors installé dans les tentes au stade Kamarampaka, tandis que deux autres équipes sont parties l’une à Kibuye, l’autre à Gikongoro. Les deux équipes contrôlaient ces deux régions et nous rapportaient comment ils contraient les Inkotanyi, pour nous assurer que le FPR n’entrera pas dans la zone Turquoise. Dans la même optique, les militaires français ont recommandé à la population de faire des patrouilles de nuit, de peur que les Inkotanyi ne les attaquent à partir du Zaïre. Une fois, j’avais refusé de faire des patrouilles de nuit, le chef de cellule m’a dénoncé aux militaires français. Ils m’ont ligoté les bras et les jambes en arrière, m’ont jeté dans leur voiture jeep et m’ont laissé tout nu à Ntendezi. J’ai eu la chance, parce qu’ils m’avaient dit qu’ils allaient me larguer dans la forêt de Nyungwe, me qualifiant de complice du FPR.

Les Français installés au stade Kamarampaka ont aussi violé des filles et des femmes tutsi pendant l’opération Turquoise. Ils nous avaient chargé de façon particulière de leur chercher des filles ou des femmes tutsi et certaines victimes de leurs viols ont survécu. Il fallait nécessairement leur apporter des filles tutsi qui, disaient-ils, ne leur causeraient pas de problèmes si des gens apprenaient qu’ils les avaient violées et il était strictement interdit de leur apporter des filles hutu. La première fois, je leur ai apporté deux filles de 14 ou 15 ans au stade Kamarampaka. La première, que nous avions trouvée au cimetière de Mururu, s’appelait Muk .B. Comme nous savions qu’elle était tutsi, nous l’avons prise et l’avons amenée au stade Kamarampaka où des militaires français l’ont violée. Après, ils nous l’ont remise, nous suppliant de ne pas la tuer

 La deuxième, que nous avions trouvée cette fois-ci à Winteko dans la cellule Bugayi, s’appelait F.M Comme la première, elle a été également violée, au stade Kamarampaka, par des militaires français qui nous ont dit de ne pas la tuer. En contrepartie, ils nous ont donné des rations de combat et des boites de conserves. Je l’ai fait encore une fois quand on était près du camp de Nyarushishi, parce qu’il y avait des Français, même à Nyarushishi. J’ai amené une jeune fille de 19 ans du nom de F.M. que j’ai trouvé à un kilomètre de Nyarushishi. Elle a été violée par un autre militaire français, mais il n’a pas voulu me donner de ration de combat. Ca m’a mis en colère et je suis allé le dire à leur supérieur. Je lui ai dit que je tuerais la fille s’il ne me donnait pas ma ration de combat. Et il m’a dit que je pouvais la tuer, que ça ne le regardait pas. Je l’ai tuée en sa présence ; il y avait également d’autres militaires français. Je suis parti laissant le corps gisant là. En plus ils nous ont appris à camoufler les cadavres. Les tueries se sont intensifiées et il y avait beaucoup de cadavres dans la rivière de la Rusizi. Les Français nous ont dit que nous étions bêtes de laisser ces cadavres flotter à la surface de l’eau, que cela constituerait un grave problème si des photos étaient prises, ensuite ils nous ont montré comment faire pour que ces cadavres ne flottent plus. Ils sont montés dans des bateaux et se sont dirigés vers les cadavres flottants qu’ils ont éventrés à l’aide de baïonnettes. » En fait les Français nous ont aidés à tuer les Tutsi. S’ils n’étaient pas venus dans la zone Turquoise, beaucoup de Tutsi auraient pu survivre. […] Vers la fin de l’opération Turquoise, les militaires français ont par ailleurs incité la population à fuir dans le cadre de faire un repli général et après avoir détruit toutes les maisons afin que les militaires du FPR ne puissent pas trouver où vivre. Ils considéraient également que rester dans la zone turquoise était signe que l’on est complice des Inyenzi Inkotanyi. Ainsi, ils ont commencé à déplacer les autorités, par hélicoptère, vers le Congo. Certains faisaient d’abord escale dans le camp Panzi, d’autres au camp Sayo. Pour les autorités qui avaient beaucoup d’équipements, les militaires les déposaient à l’aéroport de Kavumu et d’autres à Bukavu.

Lorsque les réfugiés rwandais se sont installés au Congo, les militaires français ont recommencé la formation des ex-FAR. Ils nous ont donnés des tenues de combat et des armes de différentes sortes. Ces armes étaient transportées dans leurs hélicoptères à partir de Kavumu et acheminés dans des camps. C’est dans ce cadre qu’ont été formés différents groupes dans l’objectif de mener des attaques au Rwanda pour déstabiliser le gouvernement en place et de kidnapper des personnes restées dans le pays.

Le témoin conclut ainsi : « les militaires français se sont mal comportés durant le génocide. A mon avis, l’Etat français savait depuis le début qu’il y aurait un génocide des Tutsi, puisque leurs propres agissements étaient dirigés contre ces derniers, alors que c’étaient eux qui se faisaient tuer ».

 

« Les Français m’ont précipité de leur hélicoptère ! »

 

12 décembre 2006 - Témoignage du quatrième témoin de la deuxième journée d’auditions

Le mardi 12 décembre 2006, à Kigali, à 14 heures locales, un homme âgé entra dans la grande salle du Conference Hall attenante à la Primature (la cité gouvernementale). L'homme regarda partout autour de lui pendant que le président de la Commission fit un discours introductif afin de lui expliquer l'objet du travail de la commission. Le témoin sembla s'en désintéresser et continua de scruter tout ce qui l’entourait. Il arrêta son regard sur chacune des personnes présentes dans la salle. Depuis la veille, avaient été entendus des témoignages d'anciens miliciens Interahamwe ainsi que ceux d'ex-militaires des Forces Armées Rwandaises. Ce témoin était la première victime à s’exprimer devant la commission. Voici son témoignage dans son intégralité, sans autre commentaire. Il se compose de son introduction et des réponses que le témoin a fournies aux questions qui lui ont été posées par les sept commissaires.

« Je suis cultivateur. J'étais allé à Murambi vendre des beignets et des bonbons. Je crois que c'était au mois de juin 94. Je vivais chez un juge qui s'appelait Théogène et pour qui je travaillais. Alors que j'étais assis à vendre mes produits, j'ai été arrêté par des Français. Ils étaient accompagnés d'un jeune interprète qui me traduisait en kinyarwanda ce qu'ils disaient. Ils ont dit que j'étais un complice des Inyenzi (les cafards, surnom donné aux Tutsi par leurs génocidaires). Un Français m'a tenu par le cou et m'a emmené dans un immeuble. J'y ai rencontré douze autres détenus qui saignaient du nez. J’ignore de quoi on les accusait. Nous ne discutions pas. Ils nous ont mis la tête par terre et les jambes en l'air et nous ont battus. Je me suis plié comme un rat malade. Lorsque je fus fatigué, ils m'ont fait sortir et m'ont emmené devant leur véhicule. Ils m'ont ligoté les mains en arrière ainsi que les jambes. Ils m'ont mis dans un sac, de manière à ce que seule ma tête en dépasse. Ils ont serré fort afin de m'étrangler. Un Français, avec une arme à sa portée, a piétiné mon cou et m’a enjoint de ne pas me lever au risque sinon de me mettre la tête complètement dans le sac. Il y avait deux véhicules en tout et six personnes dans chaque véhicule. Je suis monté avec l'interprète et six Français dans le camion de derrière et nous nous sommes rendus à Gisenyi. On m'a dit qu'on allait débusquer les cafards qu'il y avait chez moi. Mais on n'en a pas trouvé. Quand ils ont vu qu'il n'y avait rien, ils se sont retournés sur la route, cette fois en direction de Murambi. Je me suis dit que s'ils m'amenaient à Murambi, ils allaient me relâcher. » Le vieil homme interrompit un instant son témoignage pour lancer à la Cour ainsi qu’à l’assistance : « Il faut me croire, je vous montrerai les blessures sur ma tête. Mais il ne faudra pas se moquer de moi. »

« Quand on est arrivé, un hélicoptère était là. Ils m'ont mis dedans et m'ont fait asseoir sur une chaise. La porte de l'hélicoptère est restée ouverte. Ils m'ont ensuite jeté de l'hélicoptère dans la forêt de Nyungwe. » L’homme regarda le plafond puis l'indiqua du doigt à l'intention des commissaires : « D'une hauteur semblable à celle du plafond de cette salle. Les arbres m'ont blessé. J'étais ensanglanté. J'étais comme mort. J'ai rampé. Je connais assez bien cette forêt. J'ai rampé du matin jusqu’à six heures du soir, alors qu'il faut quatre heures normalement pour parcourir ce trajet. Les gens que je croisais disaient, en me montrant : « Voilà une personne qu'on a jeté d'un hélicoptère ». Vous voyez ma bouche comme elle est maintenant ? » Le témoin enleva son calot blanc : « Et ma tête ! » Trois grosses blessures circulaires se détachaient nettement sur son crâne chauve. Il enleva ensuite son pantalon et montra les traces de blessures sur ses fesses : « Ce sont les arbres qui m'ont fait mal. » Le témoin hurla soudain de colère dans le micro : « Je veux que vous compreniez le mauvais cœur des Français ! ». Un technicien se déplaça vers lui et lui demanda de ne pas crier afin qu'on puisse l'entendre et le comprendre correctement. « J'aimerais ajouter une autre information. J'aimerais que mon témoignage soit bien suivi. J'aimerais vous emmener là-bas ». « Oui nous irons », répondit alors le président de la Commission.

Le même témoignage dans les annexes du rapport Mucyo

Shinani SIBORUREMA est né en 1943 à Nyamagabe, province du Sud. Cultivateur de profession était aussi veilleur à Nyamagabe pendant le génocide. Il a été entendu par la Commission à Nyamagabe, le 19/09/2006, puis à Kigali en audience publique le 12 décembre 2006.

Les militaires français l’ont attrapé à Murambi et battu avant de le larger d’un hélicoptère dans la forêt de Nyungwe. Il a également vu les militaires français violer les filles tutsi dans les tranchées et assassiner deux personnes par balles.

« Un jour, je suis allé à Murambi vendre des beignets et des bonbons. Quelqu’un s’est écrié en disant que j’étais un complice des Inyenzi. Un militaire français s’est alors précipité sur moi et m’a tenu par le cou. Je ne comprenais pas ce qu’il disait parce que je ne parle pas le français. Puis, il a distribué aux réfugiés toutes mes marchandises, ainsi que six mille cinq cents francs que j’avais. Puis, il m’a fait entrer à l’intérieur du camp. Arrivé là-bas, il m’a amené dans une maison où se trouvaient douze autres personnes rwandaises. D’autres militaires français sont arrivés et nous ont ordonnés de mettre la tête par terre et les jambes en l’air. Puis, ils nous ont violemment frappés. Certains d’entre nous ont beaucoup saigné par le nez.

Après plusieurs coups, ils nous ont fait sortir et ils nous ont attachés les mains et les jambes. Peu après, ils m’ont enfermé dans un sac jusqu’au cou et m’ont mis dans leur jeep. Ils m’ont amené chez moi à Kibirizi en disant que je devais cacher des Inyenzi là-bas. Dans la jeep qui me transportait, il y avait six militaires français et un interprète rwandais. Les six autres étaient dans une autre jeep qui roulait devant nous. Arrivés à ma résidence à Kibirizi, ils sont descendus de leurs jeeps et m’ont laissé dans la jeep avec un militaire français qui se tenait debout, le pied sur mon cou, appuyant son fusil sur ma joue et me rappelant par instants que si j’essayais de relever la tête, il allait me tuer. Ils ont fouillé ma maison et n’ont trouvé personne. Ils m’ont ramené à Murambi. Puis, ils m’ont transporté dans un hélicoptère au-dessus de la forêt de Nyungwe et m’ont jeté à un endroit qu’on appelle Kuwa Senkoko. C’était un endroit que je connaissais bien pour y avoir travaillé. Ils ont fait descendre l’hélicoptère d’altitude jusqu’au niveau des arbres de la forêt. J’étais assis sur le côté, l’hélicoptère n’étant pas fermé et le militaire français qui était près de moi m’a poussé dehors. J’ai été blessé sur la fesse par une branche sur laquelle je suis tombée et je me sentais très secoué mentalement par le choc. J’ai passé la nuit là-bas, couvert de sang et presque mort. Quand j’ai repris la conscience, je me suis relevé, je me suis mis à marcher doucement à l’aide d’un bâton que j’ai pris dans la forêt et j’ai réussi à atteindre Kitabi, puis Gasarenda. J’ai rencontré des connaissances qui m’ont aidé à rentrer chez-moi. Il s’agit de Yaramba, Nyirimirera, Bavugirije André et Habiyambere J’ai mis douze heures pour arriver chez moi alors que normalement quatre heures auraient suffi. Par après, je me suis fait soigner à l’hôpital de Kigeme . Mis à part ce qu’ils m’ont fait endurer, je les ai aussi vus débusquer des filles tutsi de leurs cachettes dans la brousse pour aller les violer dans leurs tranchées. J’ai vu également des militaires français assassiner à coups de balles un jeune garçon tout près du bureau du PDAG ainsi que le petit frère de Senkwavu à Gashiha ».